Matt Pokora et moi ? Cela se joue à pas grand chose...
13h30 dans le centre de permis de conduire de la rue Quintimie, XVème arrondissement de Paris. J'ai l'estomac noué comme un jour de BAC. En plus je n'ai rien mangé à cause du régime que je fais et du fait que, souvent, j'oublie. Des dizaines de personnes sont là, aussi livides que moi, à se demander encore, silencieusement, si l'autocollant "A" est obligatoire pendant 2 (réponse B) ou 3 ans (réponse C) après l'obtention de ce foutu permis... Je m'en fous, je n'y pense plus. Je me suis mis aux révisions vendredi dernier, et ce matin j'ai fait six tests d'affilée au bureau de Boulogne, j'ai raté les 6... Pas grave, j'y vais quand même. Si je rate, ce sera bien fait pour moi, je n'avais qu'à bosser. Si je l'ai, je pourrai fanfaronner pendant des siècles. On nous fait rentrer, au sous-sol, dans un endroit qui me rappelle, sans y être jamais allé, le conservatoire de musique de chambre des aveugles de Bucarest en 1973. Des murs gris, sales, une lumière blafarde et partout des gens aux mille destins, réunis en cette minute pour la même raison. A cet instant, je me dis que c'est un peu la Nouvelle Star, qu'on attend tous pour chanter et que Mariane James va venir me faire un gros bisou, que j'aurai le nez dans sa poitrine et que ce supplice sera bientôt fini. Il faut bien penser à des trucs...
Ils appellent les gens par auto-écoles, et par couleur de salle. On se regarde, c'est la France black-blanc-beur qui s'apprête à franchir le cap, ou pas, de ces maudites 40 questions. De 1 à 5 fautes, tu l'as. Au-delà, t'es qu'une crotte, comme avant, faut tout recommencer, avec la même incertitude de l'obtenir davantage, parce que j'en sais rien, moi, du taux de CO2 de mon moteur à froid... On s'installe. Le gars nous dit où nous placer et d'éteindre nos portables, pour éviter la gruge. Il m'envoie au fond de la salle à gauche, au coin, comme au bon vieux temps. Une place parfaite pour dormir ou observer le monde. C'est long, très long. J'observe mon boîtier ; ça me rappelle quand j'étais allé jouer à “Que le meilleur gagne”. J'avais perdu dans la finale des 10 parce que je m'étais trompé de bouton. Si, c'est vrai ! J'vous jure... Et si ça recommençait ?
On pourrait tous s'endormir quand arrive un gars en short long, ou pantacourt, kaki aux motifs militaires. Un tee-shirt bariolé, une casquette verte et une sucette. Le gars a des tatouages qui lui remontent sur l'oreille et un autre gars qui lui sert de nounou... Mais ?!? Mais oui ! On se regarde tous du coin de l'oeil dans la salle obscure et glauque. Pas d'effusion, nous sommes concentrés. Mais c'est Matt Pokora putain !!!! Le vrai ! Le chanteur vedette qui, hier encore, était dans le petit journal de Yann Barthes en différé de Los Angeles ! Sans déconner. Je passe mon code avec Matt Pokora... Je suis tout chose. Et dire que je m'imaginais dans la Nouvelle Star. C'est fou ce qui se passe dans ma tête ! Les espace-temps se bousculent et j'en suis l'horloger ou quoi ?
Alors là, vous comprenez, le défi a pris une nouvelle dimension. Jusqu'à là, je m'étais fait la méthode bourrin à viser le "0 faute", fidèle à cette prophétie auto-réalisatrice “quand tu vises un objectif, tu l'atteins !”. Même si, secrètement, dans les recoins de mon cerveau, je me disais lâchement qu'en visant obstinément le "0" (ce que je n'ai jamais atteint pendant mes quelques tests blancs), je pourrais peut-être finir avec 4 ou 5 fautes. Avec 6 fautes et plus, je me suicide à la choucroute ! Voilà le décor que je m'étais dessiné : vise le “0”, t'es le Zidane de la route, le Céline Dion de la circulation !
Mais voilà, désormais, y'a du lourd, du qui réveille les glandes animales qui sont en moi. Si Matt Pokora a son code et pas moi, je ne pourrai jamais plus regarder ma famille dans les yeux. Je pense à mon fils qui dit que je suis musclé, et ma fille qui pense que je connais tous les mots. Je ne peux pas faire moins bien que cette Pop Star tatouée. Et en plus, je l'aime bien Matt Pokora, il est frais. Mais bon, j'ai 15 ans de plus que lui, et puis merde, quoi, vous voyez ce que je veux dire...
L'examen commence. Je tremble d'angoisse à chaque question. Je suis moite comme les mains de mon oncle à Noël, j'ai même des grosses palpitations à mi-parcours. Je regarde Matt Pokora en contrebas. Il est zen, avec sa sucette et sa casquette. Il a des lunettes !!! Ha ha ha, comme moi. Mais je les ai oubliées et, sur une question, il est moins une que je ne repère pas l'agent de police qui a priorité sur la signalisation... Pourquoi n'ai-je pas pris mes lunettes ? Même le roi du Hip Hop Français les porte...
Des questions sur les pneus et sur la carte grise viennent me faire douter. Puis sur cette flèche directionnelle qui m'a l'air très obligatoire. Argghhh, je doute sur tout. Matt est calme comme un bonze. Suis-je déjà vieux ? Suis-je fini ? Incapable de passer un examen ? Mes enfants comptent sur moi. Lui, il s'en fout, il a sûrement un chauffeur en plus. Je me surprends à ces pensées mesquines et j'en oublie presque la question 31... Je rattrape le rythme de justesse. Pfff...
C'est terminé. On ne peut plus rien faire, c'est joué. Je ne crois pas qu'une force supérieure puisse changer mes réponses déjà enregistrées dans la machine, c'est comme au loto. Ceci dit, quand on sait créer un bernard-lhermitte, on est capable de tout. Je m'égare...
Voici les résultats. Chacun descend, par auto-école. La première équipe de 4 repart avec 3 recalés à 6 fautes. L'examinateur admet que ce test était compliqué. Arrghhh, pourquoi ? Mon coeur est revenu à un rythme normal mais je suis au bout du rouleau. Je veux sortir. J'essuie mes mains sur le jean. Mais qu'est-ce qui m'arrive ?
Juste après la première auto-école, il fait un signe à Matt qui se lève et s'approche. T'es une vedette, tu passes devant. Je comprends mieux. C'est ça que le garde du corps avait chuchoté à l'examinateur, de libérer Matt plus tôt, certainement pour "ne pas créer d'émeute, discrètement...", avait-il sans doute dit. Personne ne bronche, c'est comme ça, et on a envie de savoir... L'examinateur pose la manette sur la machine. Biiiiiip. “Défavorable”, dit-il hyper doucement. “6 fautes”, rajoute-t-il, super emmerdé. Matt est impassible. Correct. Il ne dit rien, remercie gentiment et s'en va en baissant la tête. J'ai de la peine pour lui, pauvre petit gars. Mais bon, ha ha ha, au moins si je le rate je pourrai dire “attends, c'était super dur, même Matt Pokora l'a raté, tu te rends compte ?!?”.
On passe une vingtaine de personnes. Pourquoi j'ai jamais de bol dans les attentes ? Vient le tour de mon auto-école. Les trois autres gars sont tous en costard et plus âgés que le reste de la salle. On est tous là pour notre permis moto, le code on l'a déjà passé il y a vingt ans mais on est obligé de recommencer. On est des vieux killers apprenti-motards. Moi je suis un killer qui fait dans son slip...
Le premier fait 2 fautes. Il avait l'air super brillant, je m'en doutais depuis le début. L'autre, plutôt beau gosse, 4 fautes. Et le troisième aussi. Une fois de plus il faut que j'attende. Je vais sûrement être le vilain petit canard qui n'a pas travaillé et qui... “Biiiiiip”... Il me regarde. “5 fautes, c'est juste, mais c'est bon...”. Je ne dis rien. Je glousse. Comme au bon vieux temps du BAC et de Roland Garros. Tout me revient de ces émotions, de ces examens réussis à un poil de cul... Hé hé hé, back in town !!! J'ai des frissons intérieurs de force 15 sur l'échelle de Daniel Hechter qui en compte 7. Une bombe à retardement qui sait se tenir, car je pense aux quelques candidats qui restent et qui m'ont l'air sous perfusion. Je félicite mes collègues, ça me fait plaisir. Je sors de là, prend une bouffée d'air frais, et jubile... Ouais mon pote, je vais pouvoir fanfaronner pendant des siècles, comme mentionné plus haut, et rajouter en plus que, c'est pas parce que t'es une vedette mondiale du hip hop que tu sais à quel âge un enfant a le droit de monter à l'avant de la voiture. Et j'ai envie de dire, au contraire...
Pour toi Matt !
"Ton visage un soleil éclatant, et je vois tes mots,
Ta voix résonne comme le plus beau des chants,
J'ai des images, des flash (c'est normal c'est limité à 50 km/h en agglomération !), des sensations,
Et c'est tout ce que j'ai de toi, pour apaiser ma déception..."